MARCHER C’EST JUSTE
UN TRUC CHIANT À FAIRE
ENTRE DEUX RENDEZ-VOUS
GONZALES
TEXTE ÉTIENNE CARBONNIER ET GUILLAUME FÉDOU
PHOTO ROMAIN BERNARDIE JAMES
Je suis un génie ! » proclamait Gonzales lors de la sortie de son premier album, Gonzales Über Alles, il y a maintenant plus de dix ans. Si on avait pu alors se demander si la Terre avait déjà porté un tel mégalo, c’était bien avant de découvrir le personnage. Celui-ci est provocateur par essence. Il arrive même à s’auto-provoquer et se lancer des paris fous, comme le jour où il décide de battre le record du monde du concert le plus long. Soit un peu plus de 27 heures de performance, réussies sans jamais se prendre au sérieux. Serait-ce le second degré canadien ? C’est fort probable. On s’est d’ailleurs rapidement rendu compte que l’image de pianiste, doué mais imbuvable qu’il pouvait donner à ses débuts, n’était pas son véritable état d’esprit. C’est tout l‘inverse. C’est un artiste perfectionniste qui se cherche, et alors que son septième album, The Unspeakable Chilly Gonzales, sort actuellement, il semble enfin être rassuré par ses capacités et son savoir-faire. Il a la réputation d’être extrêmement exigeant avec les gens qui l’entourent, mais également avec lui-même. Je pourrais me croire en face de Hugh Hefner en voyant Gonzales dans sa robe de chambre Solo Matine, avec son col à jabot, son allure altière, et perché sur son moyen de transport favori, un Segway, sorte de déambulateur moderne ultra-performant. Tel le dude des frères Coen, il arpente nonchalamment les couloirs de son label, Schmooze, perché sur son gyropode, ce qui lui donne un air d’empereur romain sur le retour.
Vous circulez beaucoup en Segway ?
Pendant 2 ou 3 ans, j’ai essayé de fusionner avec le Segway. A chaque fois que j’étais invité dans une émission de télévision, j’insistais pour avoir une passerelle ou une petite rampe pour arriver sur le plateau. Je suis d’ailleurs tombé du gyropode au Grand Journal parce qu’ils n’avaient pas prévu d’accès spécial pour moi. C’est ma seule petite déconvenue, sinon je n’ai jamais eu aucun problème avec cette machine.
Pourquoi cette fascination pour le Segway ?
Je cherche toujours des combinaisons entre le ridicule et le poétique. Je pense que la personne qui utilise une telle machine, n’en a pas vraiment besoin. C’est juste de la mobilité excentrique selon moi. Mais cet engin me convient très bien parce que je suis quelqu’un de très paresseux, et c’est la dimension poétique du Segway. Dans ce monde, je serais toujours amené à me déplacer sans même utiliser ma propre énergie. Comme ça, je conserve mes forces pour le vrai travail, la création. Marcher c’est juste un truc chiant à faire entre deux rendez-vous.
Ça donne une allure romaine, comme Ben-Hur sur son char… Exactement, c’est très détaché. C’est à la fois dandy, et moderne. Cela crée une certaine distance avec les autres, et te porte à quelques centimètres de plus que les autres, au dessus du sol. C’est une machine pour mégalo en fait.
Vous conduisez ?
Non, il y a quelque chose dans mon caractère qui s’oppose au fait que je conduise. Je manque de concentration et cela me ferait perdre du temps. J’utilise les temps de trajet en taxi pour m’organiser et passer des coups de téléphone. C’est un peu mon bureau.
Sur cet album vous faites quelque chose d’improbable : du rap symphonique !
Oui. Même si c’est une mauvaise idée au départ qui fait gimmick. Mais j’ai voulu aller contre cette idée reçue, et essayer de faire de quelque chose qui pourrait paraître comme un coup marketing, mais il faut prendre le temps de s’y intéresser et de l’écouter. J’ai souvent de mauvaises idées que j’essaie de bien réaliser. J’ai tout d’abord voulu faire un disque avec beaucoup de textes aux paroles très personnelles. Ça a pris la forme du rap, et du rap symphonique pour que se soit vraiment un album qui me ressemble. Je n’ai pas grandi avec les beats mais avec la musique classiqueJe suis un touriste dans le rap, j’en utilise simplement la forme pour m’exprimer. J’aime bien le discours des rappeurs, mais la culture hip-hop n’est pas la mienne. Cet album est très personnel. Encore plus que le reste de mon travail. Je suis persuadé que je pourrai tomber amoureux des femmes qui aiment mon travail ou être très ami avec les hommes qui apprécient ce que je fais, tant je me dévoile. Si ils peuvent supporter tout ça, c’est probablement la garantie que l’on va bien s’entendre.
Vous avez travailé avec Christopher beck, votre frère ?
Oui, mon frère a fait les musiques de l’album. Comme il est compositeur pour le cinéma, certains sons de la production rappellent ceux de films hollywoodiens. Les compositeurs de bandes originales conservent des valeurs et une manière de faire du début du siècle, inspirée de Prokofiev ou Ravel, de l’impressionnisme et les musiques expressionnistes russes. Mon frère est un produit de cette tradition et cent ans plus tard, il continue de la perpétuer.
Si la musique laisse une grande place à l’imagination, les textes très explicites et précis n’ôtent pas cette dimension cinématographique ?
Bien évidemment, mais les gestes sont des gestes cinématographiques. J’ai utilisé l’imagerie que confère la B.O pour porter mes propos. Et vous ne voudriez pas faire la B.O d’un film ? Non parce que je serais en concurrence avec mon frère. Depuis l’adolescence on s’efforce de garder nos distances dans la création, d’éviter toute forme de comparaison. La vraie chose qui nous unit est dans l’éducation : on a tous deux été initiés au piano, par notre grand-père. Un pianiste juif et hongrois, qui aimait Wagner !
Gonzales – The Unspeakable Chilly Gonzales LP, disponible depuis le 6 Juin 2011.










