CE MOMENT LE MATIN,
OU L’ON VA
À LA RENCONTRE
DE SA VOITURE…
Texte: TONE
Photos: JAMES REEVE
On n’a pas tous les jours l’occasion d’interviewer un lauréat du prix Pritzker. Encore moins de dîner à sa table. Sur la longue route qui nous emmenait vers Vence, où Jean Nouvel a ses quartiers d’été, j’ai donc pris le temps de réviser. S’il est impossible de mémoriser les œuvres complètes de l’homme en noir, tant ses réalisations sont nombreuses après quarante ans de carrière, au moins étais-je à jour sur la chaîne de montage Ferrari, l’Institut du Monde Arabe, le Musée du Quai Branly, la tour Agbar de Barcelone, les appartements de Soho à New York et les derniers projets présentés, le Louvre d’Abu Dhabi et la réhabilitation de l’Île Seguin… Je ne m’étais, en revanche, pas entrainé à la pétanque, passion cachée de l’architecte parisien. Vaincu, j’ai laissé mon hôte poser la première question. « À quand remonte la première parution d’Intersection ? »
2000, en version anglaise.
En 2000, j’avais participé à l’élaboration du pavillon de la mobilité à Hanovre. Pour l’Exposition Universelle, en partenariat avec BMW. L’idée était de réunir dans un entrepôt gigantesque, autant de voitures à hydrogène que possible, les disposer en quinconce, moteurs tournants. Le mot Respirez aurait été inscrit sur le mur, et des verres auraient été posés aux sorties des échappements, avec l’indication Buvez. Des films devaient aussi être réalisés par Wenders. Finalement, cela n’a pas vu le jour. Les voitures ont été remplacées par des modèles communs, avec des moteurs tournants dans un espace clos…
Avez-vous collaboré avec d’autres marques automobiles ?
J’ai dessiné un concept car pour Fiat, en 2000, mais il est resté au stade d’étude. Je ne peux guère en dire plus…
Vous avez aussi conçu la chaîne d’assemblage de Ferrari à Maranello, en 2006. Comment démarre-t-on un projet comme celui-ci ?
Le processus industriel était déjà établi mais ils voulaient créer une atmosphère et une ambiance différente. Il s’agissait de mettre en scène différents aspects du process industriel. Les thèmes qui influencent cet ensemble étant propres à l’histoire de Ferrari, comme le rouge et le chrome, je les ai associés au végétal et à la lumière.
Ce traitement particulier de la lumière, qu’on retrouve à l’Institut du Monde Arabe ou au Louvre Abu Dhabi, c’est votre signature ?
Je pense que la lumière sans ombre n’existe pas. On a tendance à sur-éclairer pour rendre efficace et plaire, mais on ôte toute magie, tout charme. Par exemple, l’Institut du Monde Arabe est un hommage aux cultures arabes, mais nous ne pouvons, à Paris, rivaliser avec la lumière si forte qui est la leur. Le point commun, c’est l’ombre. Le mouvement des diaphragmes est continu et fonction du soleil. Ils étaient, au départ, motorisés et automatiques. L’activation se fait aujourd’hui manuellement… Le bâtiment va prendre de l’âge plus vite que prévu (sourire). On me reproche parfois de sous-éclairer. Mais dans l’exemple du Musée du Quai Branly, la lumière est à la bonne mesure de ce qu’elle dévoile, de la protection des pigments et du respect des œuvres. Au Louvre Abu Dhabi, les deux peaux perforées, qui filtrent la lumière, ne laissent passer les rayons que lorsque le soleil est dans un alignement spécifique. Le déplacement de la terre et du soleil, n’étant jamais complètement identique, chaque jour possède donc sa propre lumière.
Vous venez de présenter un projet pour la rénovation de l’île Seguin, avec des espaces ouverts importants. Vous semblez pourtant aimer les entrepôts et l’utilisation des lieux existants…
Il est impossible, avec cette île, de faire abstraction de l’héritage Renault. C’est dommage d’avoir détruit l’usine, il y a tant à faire dans la réhabilitation des usines ou entrepôts ! Ils possèdent une âme avec laquelle il est toujours agréable de composer. Le projet pour l’ile Séguin définit au départ que l’île ne pourra être accessible qu’aux véhicules propres. Mais avant tout, ce sont les chemins de la création qu’il faut explorer. Ce doit être un vrai lieu culturel.
Vos réalisations semblent toujours avoir un temps d’avance. Comment faites-vous pour rester, au fil des ans, toujours aussi inscrit dans le présent ?
Je ne me pose pas du tout la question en ce sens. J’essaye, à chaque étude, de poser la problématique du lieu et de répondre le plus justement aux besoins, aux exigences, à la finalité de ce que l’on élabore. Il faut trouver ce qui est utile et surtout « comment ». En ce moment, je travaille beaucoup avec une commune italienne (Colle di val d’Elsa), pour laquelle j’ai créé un parking, et un ascenseur, d’autres projets vont suivre. C’est un projet intéressant qui sort un peu du cadre traditionnel de l’architecture, pour lequel j’ai proposé à certains artistes de me rejoindre. Par exemple Daniel Buren qui dessine les sols.
Avez-vous des souvenirs d’enfance liés à l’automobile ?
Je me souviens, enfant, des premiers cours de permis, que suivait ma mère et auxquels j’assistais depuis la banquette arrière ! Je me rappelle aussi qu’à l’adolescence, des cousins revenaient du Maroc dans d’immenses cabriolets américains. Il traversaient toute l’Espagne et débarquaient comme des héros à Villeneuve-Sur-Lot. Ces grands cabriolets étaient fascinants.
Comment choisissez-vous vos autos ?
J’ai toujours eu des voitures plutôt légères et nerveuses. Une Dauphine, une Mini 800, une Triumph TR4 A – qui est aussi ma première achetée… et la première vendue -, une Mini préparée par le garagiste du coin, une Simca 1300, une R5 Alpine, une BMW 325 ix, deux Ferrari mondial T, dont l’une a été complètement abîmée après un vol et dont la remplaçante de l’autre, une Porsche 928, n’aura pas éveillé chez moi une passion particulière. Enfin, une Porsche 996 4S. Avec cette voiture, le plaisir de conduire est important. J’aime pouvoir entrer dans un virage, freiner fort, repartir fort… Aujourd’hui, je n’ai plus trop le temps, ni le dos (sourire). Je pratique plutôt les taxis. Mais je regrette ce moment, le matin, où l’on va à la rencontre de sa voiture. Certaines autos sont de vraies œuvres d’art, que l’on peut conduire, utiliser ou même toucher. Oui, c’est ça. C’est agréable de toucher les belles formes d’une belle auto !
Aujourd’hui, pour dépasser l’auto, on parle beaucoup de la mobilité. Qu’évoque, pour vous, ce terme ?
Je crois que c’est une belle occasion d’inventer des monstres ! Avec un regard d’artiste, hein.











