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JEFF KOONS

LA COURSE
FAIT PARTIE
DE L’OEUVRE

Texte: THOMAS GERBEAUX
Photo: JULIAN BROAD

S’il vous plaît, je peux avoir un autographe ? » Un fan s’approche et tend un carnet à la star attablée à une terrasse de la Place de la République, noire de monde en cette veille des 24 Heures du Mans. La star sourit, sort un stylo et signe, avant de prendre la pause devant l’objectif du fan. « Merci. Et bonne course ! » dit l’admirateur, avant de disparaître dans la foule, tout heureux d’avoir rencontré Mario Theissen, le célèbre patron de la compétition de BMW. Sans un regard pour Jeff Koons, pourtant assis à la droite de l’allemand.

Un spectateur comme un autre
Dans le monde de l’art, Jeff Koons est une célébrité. Au Mans, il n’est encore qu’un spectateur comme un autre, venu en famille assister à la plus grande course du monde. La famille Koons, arrivée le jour même de New York, occupe à elle seule la moitié de cette longue table où dînent également le romancier Jean-Philippe Toussaint et une poignée de journalistes, invités à suivre l’aventure du 17e Art Car BMW. Si Justine Koons, enceinte de la première fille du couple, s’avoue fatiguée ; Sean, Kurt, Blake et Eric ne tiennent pas en place, impatients de voir, pour de vrai, la voiture dessinée par leur père. Dans l’avion, les Koons ont regardé Le Mans, le cultissime film de Steve McQueen. « Les garçons ont adoré, raconte Justine. Pourtant, on ne voit quasiment que des autos tourner. » Voir des autos tourner, cela devrait suffire au bonheur de son mari, qui aime depuis toujours l’ambiance de la compétition. « On m’a habitué très tôt à me débrouiller tout seul. Vers l’âge de quinze ans, j’ai commencé à travailler sur des courses de dragsters. Je vendais des brochures ou des sandwiches. » C’est d’ailleurs Koons lui-même qui, dans une interview, a lancé l’idée d’une collaboration avec BMW, au profit d’une association d’aide à l’enfance (International Centre for Missing and Exploited Children).

Pendant le dîner, le mobile de Jeff Koons se met à vibrer et le new yorkais quitte un instant la table, visiblement contrarié. Au bout du fil, quelqu’un vient de lui apprendre la mort de Sigmar Polke, décédé le jour même d’un cancer. Lorsqu’il reprend sa place, Koons se souvient à voix haute d’une rencontre avec le peintre allemand, dans le hall du Danieli, à Venise. « Il avait à la main un tampon, dont il servait pour son travail. Ce jour-là, je portais une veste blanche. Il s’est approché et il a tamponné ma veste ! » Un convive demande ce qu’est devenue la veste, une fois personnalisée par Polke. « Je l’ai mise au pressing ».

L’esthétique de la course
Un peu avant minuit, la famille Koons quitte la table. Le lendemain, autour de neuf heures, un Jeff Koons, apparemment hermétique aux effets du décalage horaire, fait son entrée dans le stand BMW. Face à « sa » voiture, qu’il découvre pour la première fois dans le contexte de la compétition, Koons paraît impatient et intimidé, comme un enfant au pied du sapin de noël. Il demande l’autorisation d’approcher l’auto puis glisse une tête dans le box des ingénieurs, à l’arrière du stand, et se fait expliquer par Mario Theissen la fonction des seize écrans d’ordinateur, qui serviront à suivre l’évolution des deux voitures du team BMW. L’américain a l’air sincèrement ému, ce qu’il reconnaît. « Je suis vraiment heureux d’être ici. Voir la voiture tourner, découvrir l’esthétique de la course… c’est très émouvant. »

Alors que se terminent les essais, deux BMW Série 5 traversent le paddock et déposent les membres de la tribu Koons – Jessica, les quatre garçons, leur cousine et leur nounou brésilienne –  aux portes du motor-home BMW. Les boys portent un t-shirt rouge, sur lequel est imprimé le motif dessiné par leur père. Ce dernier explique un peu plus tard en conférence de presse qu’il a voulu, avec ce dessin, retranscrire et transcender « la puissance et l’énergie d’une voiture de course ». « Le vrai challenge, poursuit-il, était de réussir quelque chose qui soit à la hauteur des autres art cars. Qui puisse dialoguer avec les voitures de Calder, Lichtenstein, Warhol et Jenny Holzer. C’était l’enjeu. Ensuite, d’un point de vue technique, j’ai adoré travailler avec l’équipe de Mario, chez BMW. Plus j’avance dans ma carrière et plus j’apprécie la physique et la technologie. J’ai un grand respect pour l’ingénierie… » Techniquement, le 17e Art Car se distingue de ses ancêtres par sa technique de fabrication. Loin d’être une pièce unique et artisanale, la M3 GT2 a été « wrappée » à l’aide d’un film thermocollé, et trois jeux de pièces de carrosserie ont été réalisés. Peut-on, dés lors, parler d’œuvre ? « La course fait partie de l’œuvre » avance Mario Theissen, qui a entendu la question. Koons est sur la même longueur d’onde « Quand vous regardez des tableaux dans un musée, vous leur reconnaissez une dimension artistique. Mais c’est en vous que se produit réellement l’art. L’expérience du Art Car se produira vraiment en chacun d’entre nous lorsqu’on verra la voiture passer, qu’on l’entendra… »
24 hour arty people

Avant le déjeuner, Mario Theissen réserve une surprise à son nouvel ami. « Nous n’avons toujours pas désigné de pilote de réserve. Nous avons donc décidé de t’assigner ce rôle et, au cas où, voici ton équipement. » Koons se voit alors remettre une combinaison de pilote, brodée à son nom. « Te voilà fireproof ! » ajoute l’ingénieur. Équipé de sa combinaison blanche, l’américain se rend sur la grille de départ, peu avant 16 heures, pour rejoindre les 24 Hour Arty People de la BMW n°079. Jusqu’au tout dernier moment, le roi du pop art reste sur la grille de départ, à côté de la voiture, seul avec Theissen et les  trois pilotes. Mains sur les hanches, il ne quitte pas l’auto des yeux. Son comportement n’est pas très différent de celui des pros qui l’entourent. Comme l’a voulu Mario, Jeff Koons est désormais le quatrième pilote. Et le spectateur anonyme de la place de la République occupe désormais le devant de la scène, face à la foule de la tribune Michelin.

Il faut toujours se méfier des histoires qui commencent trop bien. Celle 17e Art Car était trop belle et, pour l’écurie BMW, la course sera un calvaire. Les premières heures sont marquées par une succession de pépins sans gravité, mais qui obligent la n°079 à rentrer plusieurs fois au stand. Puis, alors que la nuit vient de tomber, les écrans du circuit montrent l’auto arrêtée sur le bord de la piste. En panne sèche, le Art Car peut rejoindre le musée. Jeff, qui vient de rejoindre l’hôtel Mercure, dans le centre du Mans, erre tristement dans le hall désert, tandis qu’au loin, on entend le bourdonnement des voitures encore en course. Toujours vêtu de l’uniforme BMW, le new yorkais se fait expliquer par téléphone les causes de l’abandon. Une histoire de jauge d’essence défaillante. C’est idiot, mais ça arrive.

Et le soleil se lève radieux
La nuit passe et le soleil se lève radieux sur le circuit, comme si la nuit n’avait apporté aucun malheur. En fin de matinée, la tribu Koons rejoint le bâtiment de réception, installé par BMW en bord de piste, dans les virages du raccordement. Les garçons font la course autour du Art Car de Frank Stella, exposé au rez-de-chaussée, quand un homme vient à la rencontre de Koons. C’est Nick Mason. Le batteur des Pink Floyd, grand collectionneur de voitures de course, est un habitué des 24 Heures, auxquelles il a participé cinq fois entre 1979 et 1984. À quelques mètres de là, assis sur la terrasse qui surplombe la piste, un monsieur élégant regarde distraitement la course. Le commissaire-priseur Hervé Poulain, créateur et parrain des Art Cars BMW, semble lui aussi un peu triste du sort de la voiture n° 079. Si la course faisait partie de l’œuvre, celle-ci restera inachevée. Comme le dira Andy Priaulx, l’un de ses pilotes. « Ce n’était pas notre course ».