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YVES BEHAR

DEUX ROUES EN +

Photo: Sanna Charles

Texte: Euan Sey

Yves Behar n’a pas particulièrement envie de vous parler de sa voiture. « C’est bien la chose la plus étrange qu’un magazine m’ait proposée, explique le designer au CEO de Forest North, Intersection fait le portrait des gens avec leur moyen de transport. Ma voiture et moi, par exemple. J’ai refusé parce qu’il n’y a vraiment rien d’intrinsèquement passionnant là-dedans. » Pour info, l’auto en question est une S4 Avant noire, couverte de poussière et pleine de détritus. À la place de l’Audi – « aucune raison d’en changer tant qu’il n’y aura rien de mieux… j’attends avec impatience l’équivalent électrique de cette voiture » – Behar a choisi d’être photographié avec la Mission One, sa moto électrique (voir Intersection numéro 5).

Nous sommes assis dans la concession Mission Motor du quartier de Dogpatch, à San Francisco, théâtre de la lutte entre Dirty Harry et les flics ripoux de Magnum Force (1973). Heureuse coïncidence, cet immeuble avait été repéré par Behar lorsqu’il cherchait des locaux pour Fuseproject, sa firme de design. Ces dernières années, le studio de Behar a conçu des distributeurs de préservatifs pour le York City Department of Health, des luminaires (Herman Miller) ou encore la fameuse oreillette bluetooth Jawbone. Bien que né en Suisse, il est parfaitement intégré à l’esprit san franciscain, mélange de vision et d’imagination, de laconisme et de dispersion.

La moto Mission One est son premier projet dans l’univers de la mobilité. Pour lui, l’un des principaux bénéfices de la moto électrique réside dans sa capacité à optimiser la répartition des masses par rapport à une machine classique, à combustion interne. Parmi les options disponibles, le choix de moteurs compacts, associés à une pile à combustible offrirait, selon Behar, la plus grande liberté de forme.

Intersection, inspiré par la Mission One et le plus célèbre projet d’Yves Behar, l’OLPC (One Laptop Per Child, PC portable bon marché destiné aux enfants), a demandé  au designer d’associer les deux idées pour créer une voiture destinée aux pays émergeants. Sa réponse est CAR+, une auto ludique mais dure à la tâche.

Beaucoup des modèles les plus pérennes de l’histoire automobile, de la Coccinelle à la 2CV en passant par le Land Rover, ont un point commun : ils se sont adaptés à des utilisations que leurs concepteurs n’auraient jamais imaginées. Behar adhère pleinement à cette idée. Son CAR+ est équipé pour répondre à différents besoins. « L’intention est d’avoir un véhicule complètement modulable et fabriqué sans outils spécifiques, forcément coûteux, une auto que l’on peut démonter avec une paire de pinces. » Cela signifie qu’avec un peu de tôle et de bois, chacun peut construire sa propre benne.

Tout le design répond à la même exigence de simplicité : le moteur et le coffre utilisent le même capot, le pare-brise et la lunette arrière sont identiques, comme le boîtier des feux avant et arrière ou les pare-chocs en acier tubulaire. La carrosserie est montée sur un châssis « façon skateboard », à l’image du concept GM HyWire (2002), qui intègre les batteries et la transmission. Le poids est concentré sous l’habitacle, ce qui contribue à la stabilité et facilite les adaptations par l’utilisateur.

Tel qu’il est visible sur les projets 3D, le CAR+ ressemble à une citadine, qui pourrait répondre aux besoins croissants de mobilité des classes ouvrières et moyennes des pays émergeants. Mais s’il était un peu plus haut sur pattes, avec ses quatre moteurs électriques, le CAR+ pourrait aussi aisément rendre service en milieu rural. Les portes coulissent, comme celles d’une cabine téléphonique. Et le toit est muni de cellules photovoltaïques, pour recharger les batteries à l’arrêt. Behar précise que l’auto est conçue pour dormir dehors ! En configuration 100% électrique, le capot abriterait un espace de rangement supplémentaire. Mais le CAR+ pourrait aussi être équipé d’un petit moteur à combustion, dédié uniquement à la recharge de la batterie, comme sur la Chevy Volt. Et, selon son concepteur, le véhicule pourrait servir de station d’énergie pour un village isolé. Il suffirait de démonter une roue pour entrainer une courroie et, par exemple, faire tourner un moulin ou une pompe à eau. « Ou pourquoi pas, ajoute-t-il, un petit manège ».